En France, chaque année, 40 000 jeunes tentent de se suicider


La réalité du suicide chez les jeunes, en France, est accablante.

Publié il y a 15 ans, cet article reste d’une actualité édifiante. Il aide à comprendre, à mieux cerner cette réalité et, au-delà des frontières, il aide également à agir, à prévenir…

En France, après les accidents de la route, le suicide constitue la deuxième cause de décès des adolescents.

Chaque année, près d'un millier d'entre-eux se donnent volontairement la mort, plus de quarante mille font une tentative de suicide. Une question très grave qui en suscite d'autres multiples. Existe-t-il des facteurs de risques ? Peut-on repérer des signes avant-coureurs d'une tentative de suicide ? Que faire pour éviter une récidive ?

Le suicide est-il un acte répandu ?

En France, bien qu'il soit difficile d'établir un chiffre avec exactitude, on estime que près de 150.000 tentatives de suicide ont lieu chaque année. Il en résulte 12.000 décès. Depuis 1970, le suicide a augmenté de près de 30%.

Quelles personnes sont concernées ?

Même si entre 20 et 30 ans, le suicide constitue la première cause de mortalité, les décès par suicide touchent majoritairement les personnes âgées. Les hommes plus que les femmes (2 sur 3), car ils ont plus fréquemment recours ) à des moyens mécaniques conduisant à une issue fatale. On se suicide plus à la campagne qu'en zone urbaine, les régions payant le plus lourd tribut étant le Nord et le Nord-Ouest.

Contrairement à une idée reçue, la période statistiquement la plus propice au suicide n'est pas l'hiver mais le printemps et précisément le mois de mai.

L'ADOSEN a coproduit un documentaire sur le suicide des adolescents.

Un groupe de jeunes ayant fait une récente tentative de suicide est réuni autour d'un projet. Ils parlent du contexte dans lequel ils vivent, tentent d'expliquer leur geste, témoignent, font part de leur malaise et de leurs espérances.

Dans ce film, il n'est pas question d'échantillon sociologique, ou de repères statistiques. Il s'agit simplement, mais n'est-ce pas là l'essentiel, de quelques tranches de vie exposées, quelques instants saisis pour nous alerter.

'' de Karim Bengana, 52', Circeto films production, 1995

Que dire du suicide des jeunes ?

Aujourd'hui encore, parler de ce sujet reste difficile. Le suicide des jeunes demeure en effet un sujet tabou. Pourtant, il représente la deuxième cause de mortalité des 16-25 ans. Avec 40.000 tentatives par an et un millier de morts, la France est parmi les pays d'Europe les plus touchés : chaque jour trois adolescents se donnent volontairement la mort. Une enquête INSERM (Choquet-Ledoux) révèle que beaucoup d'élèves de Lycées et Collèges songent au suicide. Les tentatives de suicides concernent davantage les filles que les garçons (3 filles pour 1 garçon), ces derniers réussissant plus souvent leur acte. Pourtant, connaître la réalité des chiffres ne suffit pas à comprendre le suicide.

Quelles sont les causes du suicide des adolescents ?

Dans une très forte proportion des cas (85%) les adolescents suicidants ne présentent pas de pathologie mentale. Ainsi, hormis les jeunes schizophrènes, mélancoliques ou toxicomanes, il est très difficile de mettre en évidence les ressorts des actes suicidaires. Le plus souvent, si le geste des jeunes semble en réaction à des événements déclenchants plus ou moins importants, (déception sentimentale, rupture, changement d'établissement scolaire, modifications dans la vie familiale...), ils traduisent en réalité une détresse profonde en relation avec leur environnement.

Dans quels types d'environnement évoluent-ils ?

On peut en distinguer deux catégories :

1- Les environnements sociaux-familiaux très déstabilisés voire très pathogènes * Profondes marques de l'enfance (abandon, placement en institution, carences affectives précoces...) qui réveillent, à l'adolescence un état de souffrance, * violences physiques exercées par les parents, situations incestueuses, viols à l'origine de troubles relationnels majeurs (40% des jeunes suicidants ont subi des violences), * troubles mentaux et alcoolisme chez l'un ou l'autre des parents...

2- Les environnements sans indices sociaux-familiaux pathologiques Les adolescents semblent bien insérés. En apparence, les familles n'ont pas de problèmes. Elles semblent aconflictuelles mais ont un mode de fonctionnement symbolique qui les rend semblables aux environnements pathogènes.

On y perçoit, par exemple, une confusion des rôles et des générations, voire une relation incestueuse symbolique (la fille prend le rôle de sa mère, s'habille comme elle, sort seule avec son père ; le père séparé ou divorcé reste indissociable de son ancien foyer où il vient tout réparer ; la grand-mère et la mère étant fâchées, c'est à la petite fille qu'il revient de célébrer la 'Fête des mères' auprès de la grand-mère...). On observe parfois une nette propension au non-dit, ou aux secrets familiaux entretenus et non abordés. Dénominateur commun à ces différents types d'environnements sociaux-familiaux : ils débouchent sur une 'maladie des relations'.

Pourquoi les idées suicidaires surgissent-elles à l'adolescence ?

Simultanément aux modifications physiologiques de la puberté, l'adolescence est le moment d'une profonde révolution psychologique. On parle de puberté psychique, période de résurgence d'expériences affectives vécues dans la petite enfance. Après la période de latence situées entre 8 et 12 ans environ et où l'enfant traverse une phase de calme psychologique, l'adolescence favorise la réapparition de craintes archaïques et des difficultés ressenties dans l'enfance.

Les situations éprouvées vis-à-vis des parents sont alors réactivées, sur un mode inconscient. L'adolescent est confronté aux exigences d'un corps sexué, au désir inconscient de tuer le père (pulsion parricide) pour posséder sexuellement sa mère (pulsion incestueuse). Pour lutter contre ces pulsions, le jeune doit être aidé par ses parents. A condition que ceux-ci puissent lui renvoyer de façon cohérente l’interdit de l'inceste et l'autoriser progressivement à se tourner vers d'autres choix d'objets hétérosexuels plus adaptés. C'est ainsi que l'adolescent peut mettre ses parents à distance et se constituer en tant que futur sujet autonome. Chez les adolescents suicidants, ces processus psychiques n'ont pas été intégrés.

Quel est alors le sens du passage à l'acte ?

Dans l'impossibilité de gérer ce conflit, l'adolescent va s'attaquer à son propre corps : à cette enveloppe, produit de l'union de ses parents, qui lui est imposée et avec laquelle il vit douloureusement. En réalité, il cherche à atteindre autre chose : les images parentales défaillantes (père 'absent', mère 'omnipotente'), ses liens de dépendance. Le corps propre n'est pas le seul objet que va choisir l'adolescent. Ce qui représente un système lui appartenant, tout en étant séparé de sa personne, peut être pris comme objet de substitution. Le corps scolaire par exemple, qui peut être le théâtre de vandalisme, de violence à l'égard des camarades, de provocation envers les autres. L'adolescent peut attaquer ses résultats scolaires (mauvaises notes) sa présence à l'école (absentéisme). L'acte suicidaire se situe donc au carrefour d'une triple agression : celle dirigée contre soi-même, contre l'autre et celle en réponse à un sentiment d'agression de l'environnement.

Quels sont les signes d'alerte pouvant faire penser à une tentative de suicide ?

Le suicide est un acte de quête affective, ultime appel à l'aide, majoritairement précédé de signes avant-coureurs repérables dans :
  • le discours : de manière très directe ou plus allusive, un adolescent fait part de son souhait. Contrairement à une idée répandue, les sujets qui parlent du suicide, qui l'annoncent, peuvent parfaitement passer à l'acte,
  • le comportement :
    - effondrement des résultats scolaires, absentéisme...
    - perte d'intérêt pour les domaines qui, antérieurement, passionnaient l'adolescent,
    - dons d'objets précieux à ses amis,
    - prises de risques excessives, violence...
    - consommation d'alcool, de médicaments ou de drogues,
    - plaintes répétées à l'encontre de l'environnement familial...
  • les symptômes physiques :
    - fatigue, troubles du sommeil,
    - céphalées, douleurs diverses,
    - troubles alimentaires...
Ces indicateurs ne doivent pas être considérés de manière isolées. C'est l'addition de plusieurs d'entre eux qui doit alerter l'entourage.

Quels sont les moyens utilisés lors du suicide ou de la tentative ?

En premier lieu (80% des cas), c'est l'absorption orale de médicaments ou plus rarement de produits toxiques divers. Ensuite, il est fait recours à la phlébotomie (coupure des veines). Enfin, plus marginalement, on constate des défenestrations, noyades, précipitations sous un véhicules, pendaisons, utilisations d'armes à feu...

Peut-on repérer les risques de récidives ?

Les tentatives de suicide récidivantes s'observent très souvent dans un contexte de :
- maladie dépressive,
- montée anxieuse dans les jours qui précèdent l'acte,
- rupture avec la famille, les amis, rupture sentimentale.

Plus il y a récidive, plus la mort risque de survenir. Une grande vigilance est donc indispensable et ce d'autant plus que 30 à 50% des adolescents ayant fait une tentative récidivent.

Existe-t-il des équivalents suicidaires ?

On décrit sous ce nom des conduites qui mettent objectivement en jeu la vie du sujet, même s'il en conteste le risque. C'est le cas de la toxicomanie, de l'anorexie, des comportement à risques tels qu'une sexualité non protégée, du refus de traitement et de soins, des accidents...

Comment prévenir le suicide ?

La prévention du suicide est très difficile. Cela ne doit pas empêcher les adultes (parents, éducateurs...) de mobiliser tous leurs efforts, en particulier en étant attentifs aux préoccupations et comportements des adolescents. Tout doit être mis en œuvre pour favoriser le dialogue entre le jeune et l'adulte, pour instaurer un climat de confiance. Cela repose essentiellement sur l'écoute, la prise en compte des difficultés de l'adolescent, la reconnaissance explicite de ses souffrances. C'est ainsi que les éventuels messages, et allusions au suicide doivent être relevés et ré exprimés par l'adulte. Celui-ci ne doit pas éluder le sujet, bien au contraire, il doit montrer à l'adolescent qu'il est en mesure de reconnaître cette idée et de prendre en compte sa douleur et sa détresse. Au besoin pour l'orienter vers une consultation, une prise en charge psychothérapique.

Quelles sont les solutions thérapeutiques proposées à la suite d'une tentative de suicide ?

Après un geste suicidaire, la disposition la plus immédiate est souvent l'hospitalisation. En effet, des soins sont souvent à apporter à l'adolescent (lavage gastrique, surveillance clinique et biologique...). De plus, l'hospitalisation permet de gérer le désir de 'rupture' exprimé. Dans de telles circonstances, l'urgence c'est l'écoute. Un premier entretien a lieu au lit de l'adolescent et même s'il n'est pas réalisé dans un contexte idéal, il constitue le préalable à une prise en charge relationnelle ultérieure. Si l'on veut se donner les meilleures chances d'évolution possible, il faut également entreprendre un travail avec la famille de l'adolescent. Enfin, si cela s'avère nécessaire, en particulier en cas de récidive, un projet thérapeutique au long cours est à envisager sous la forme d'une psychothérapie individuelle, familiale ou d'un placement institutionnel.

Pour conclure, que peut-on conseiller aux parents ?

Il faut bien prendre conscience qu'un parent, un adulte n'est pas tout puissant et que les difficultés rencontrées vis-à-vis d'un adolescent n'impliquent pas pour l'adulte qu'il soit mauvais ou qu'il rejette la responsabilité sur les autres. Un comportement magique de l'adolescent consiste à renvoyer au monde adulte ses dysfonctionnements. C'est en poussant l'adulte dans ses retranchements que l'adolescent va pouvoir se construire. Il est, c'est vrai, épuisant de s'occuper d'adolescents. Il faut conseiller aux parents de parler avec d'autres parents pour bien percevoir les identités et les différences qui résultent de leurs relations respectives avec les adolescents. Enfin, si l'on requiert l'aide d'un tiers, même s'il s'agit d'un professionnel de la santé, il faut impérativement éviter de solliciter un proche affectivement implique. La relation avec l'adolescent doit traduire un équilibre. Ni directivité excessive, ni laxisme ne sont souhaitables. Les échanges doivent respecter l'intimité du sujet. Aussi, se gardera-t-on de toute intrusion dans l'espace propre à l'adolescent (pas de fouille dans ses affaires). En revanche si des signes explicites (lettre laissée en évidence) existent, il ne faudra pas hésiter à chercher le dialogue.

Aider un adolescent en difficulté, c'est en somme l'aider à trouver lui-même les clés de son propre fonctionnement.

La signification psychologique du suicide selon Baechler

1 - La fuite : c'est 'le fait d'échapper, par l'attentat à sa vie, à une situation ressentie comme insupportable par le sujet'.
2 - Le deuil : c'est 'le fait pour un sujet d'attenter à sa vie par suite de la perte d'un élément actuel de la personnalité ou du plan de vie'.
3 - Le châtiment : c'est 'le fait d'attenter à sa vie pour expier une faute réelle ou imaginaire'.
4 - Le crime : c'est 'le fait d'attenter à sa vie en entraînant autrui dans la mort'.
5 - La vengeance : c'est 'le fait d'attenter à sa vie pour, soit provoquer le remords d'autrui, soit lui infliger l'opprobre de la communauté'.
6 - L'appel et le chantage : c'est 'le fait d'attenter à sa vie pour faire pression sur autrui'.
7 - Le sacrifice et le passage : c'est 'le fait d'attenter à sa fie pour atteindre une valeur ou un état jugé supérieur'.
8 - L'ordalie ou le jeu : c'est 'le fait de risquer sa vie pour s'éprouver soi-même'.

Définitions

Suicide : Volonté et/ou désir conscients et délibérés de se donner la mort. La volonté de suicide caractérise 'l'échec' d'un suicide quelle que soit la cause de cet échec (Marcelli & Barconnnier)

Suicidant : Sujet qui fait une tentative de suicide

Suicidé : Sujet dont l'acte aboutit à la mort

Suicidaire : Sujet ayant des idées de suicide

Adresses utiles

CRIS : Centre de Recherche et d'Intervention sur le Suicide. Information, formation, sensibilisation
3 rue Charles-Beaudelaire - 75012 PARIS - Tel : 01-44-75-54-54

Fédération SOS SUICIDE PHENIX FRANCE 36 rue de Gergovie - 75014 PARIS - Tel : 01-45-42-45-88
Ligne national d'écoute : 01-40-44-46-45

Fédération SOS AMITIE FRANCE
49 numéros régionaux d'écoute disponibles sous la rubrique 'Services d'urgence' des annuaires

PHARE ENFANTS PARENTS
13 rue Caumartin - 75009 PARIS - Tel : 01-42-66-55-55

(Texte issu du Supplément au bulletin Adosen n°112, Rotos 8 Vincent, Tours, novembre 1995 Document réalisé par l'ADOSEN avec le concours du Docteur Xavier POMMEREAU, Psychiatre)
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